La crise de panique dans la littérature, trois exemples
Annie Ernaux, L’Occupation (2002)
« J’étais incapable de rester tranquille, j’avais l’impression de suffoquer dans mon propre corps. Mon cœur battait à un rythme effrayant, mes pensées s’entrechoquaient, comme si ma tête allait exploser. Chaque minute passée sans savoir me faisait trembler de tout mon être. »
Après la rupture, l’héroïne reste en lien avec son ex-amant. Lorsque ce dernier l’informe qu’il « voit quelqu’un », elle commence à imaginer, supposer, fouiller mentalement et chercher concrètement. Peu à peu, survient une perte de contrôle émotionnel et corporel, dont la description correspond bien à une crise de panique, même si l’auteure ne la nomme pas ainsi. Annie ERNAUX décrit non pas « une simple » peur et plus vraiment une crise d’angoisse : elle nous brosse le tableau d’une crise de panique.
Virginia Woolf, Mrs Dalloway (1925)
Septimus, ancien soldat, se trouve dans une rue londonienne lorsque des bruits déclenchent une montée de terreur intense. Il ressent une désorientation brutale, une sensation d’irréalité, son cœur s’emballe. Il croit que les objets et le ciel lui envoient des messages. La crise culmine en un sentiment d’effondrement intérieur, typique d’une crise de panique.
Sylvia Plath, Les Fragments du passé (The Bell Jar) (1963)
Esther est confrontée à une série de crises au cours du roman. L’une des scènes les plus marquantes survient lorsqu’elle tente de dormir mais est submergée par une oppression thoracique et un sentiment de catastrophe imminente. Elle décrit son souffle qui se raccourcit, son incapacité à penser clairement et une impression aiguë d’être prisonnière de son propre esprit. Si elle ne qualifie pas ces crises de « attaques de panique », les manifestations y ressemblent fortement.
Trois définitions
La peur est une émotion qu’on ressent face à un danger identifiable et présent. Elle sert à nous protéger. C’est une sorte d’alarme naturelle. Lorsque vous vous retrouvez nez à nez avec un chien agressif, par exemple, ou encore quand vous marchez sur un chemin escarpé. La peur active notre système nerveux sympathique. Notre cœur bat plus vite, notre respiration s’accélère, nos muscles se tendent.
L’angoisse est une peur diffuse, sans cause précise ou immédiate. Nous avons une impression de danger imminent, mais sans savoir exactement de quoi nous avons peur. Nous sommes tendus, inquiets, nos sens sont en alerte sans raison apparente. Nous ressentons un malaise physique tel une oppression thoracique, une « boule dans la gorge ou dans le ventre » ; il se peut que nous ayons des pensées inquiétantes.
La panique est une crise aiguë d’angoisse, brutale et intense, durant laquelle nous perdons le contrôle jusqu’à parfois nous évanouir. Il est courant que nous ayons l’impression de devenir fou ou que nous soyons submergés par une sensation de mort imminente. Les symptômes sont alors une hyperventilation, « le cœur qui s’emballe », des tremblements, des sueurs, des vertiges. Certains vivent même des moments de dissociation. L’angoisse déborde, sans la présence d’un danger objectivable, déclenchée par la foule d’un grand magasin un jour de soldes, un inconnu qui nous demande l’heure dans la rue ou la vue du sang sur un pansement.
On peut résumer ainsi : la peur, c’est un signal face à un danger « réel », objectivable. L’angoisse, c’est ce même signal, mais quand on ne sait pas pourquoi il se déclenche. Et la panique, c’est le signal qui devient incontrôlable.
Et le calcul mental dans tout ça ?
Ils en parlent comme d’une ressource
En 2004, dans son ouvrage célèbre The Panic Attacks Workbook (réédité en 2020), David Carbonell, Psychologue spécialisé en troubles anxieux, recommande des exercices mentaux pour interrompre la spirale panique, comme réciter l’alphabet à l’envers ou faire des calculs simples. Il parle de “tasks that require concentration but are emotionally neutral” c’est-à-dire de tâches qui demandent de la concertation mais sont neutres sur le plan émotionnel.
Dans leur article de 1991 – « Thérapie cognitive des crises de panique » du Journal of Cognitive Psychotherapy, PM Salkovskis et DM Clark préconisent des exercices de restructuration et de gestion de crise incluant des tâches cognitives similaires. De nombreux protocoles utilisés dans les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) pour les troubles paniques recommandent des distractions cognitives structurées. Le calcul mental y figure souvent comme outil.
En 1993, dans Skills Training Manual for Treating Borderline Personality Disorder, Marsha Linehan – la créatrice de la thérapie comportementale dialectique – propose des stratégies de distraction intentionnelle parmi lesquelles figurent des activités mentales telles que compter, réciter, résoudre des énigmes mentales.
En 2000, Babette Rothschild dans « Le Corps se souvient » et Peter Levine, en 2010, dans « Guérir par-delà les mots », ne citent pas spécifiquement le calcul mental, mais recommandent des exercices cognitifs comme ancrages en cas de surcharge émotionnelle. Le calcul mental est souvent suggéré dans les formations cliniques comme forme de grounding cognitif utilisable en situation aiguë.
Les praticiens EMDR formés aux protocoles d’auto-régulation y intègrent des distractions cognitives comme le calcul mental.
On nous explique : le calcul mental engage le cortex préfrontal, c’est-à-dire la pensée rationnelle
Lors du calcul mental, le cortex préfrontal dorsolatéral est activé. En effet, cette tâche sollicite plusieurs fonctions exécutives essentielles, notamment :
- La mémoire de travail
- Le contrôle attentionnel
- La manipulation d’informations
- La planification mentale/stratégique des étapes du raisonnement mathématique
- La surveillance des erreurs
Renforcer les capacités exécutives peut favoriser une meilleure gestion des émotions dans la vie quotidienne. L’étude de Matthew Scult et al. (2016/2017) dans Clinical Psychological Science démontre que le calcul mental – tâche neutre émotionnellement – permet de mesurer la capacité du cortex préfrontal dorsolatéral à gérer une charge cognitive. Les individus montrant une activation plus efficace de cette zone témoignaient d’une meilleure régulation émotionnelle dans leur vie quotidienne.
En d’autres termes : le calcul mental nous « prend la tête » et, pour faire face à une crise de panique, c’est tant mieux !
Nombreux sont les thérapeutes qui recommandent le calcul comme stratégie de gestion des crises de panique. En effet, il mobilise des ressources cognitives spécifiques qui peuvent interrompre ou détourner l’attention des processus anxieux.
Le calcul mental engage le cortex préfrontal, c’est-à-dire la pensée rationnelle. Pendant une crise de panique, le cerveau émotionnel – système limbique, notamment l’amygdale – prend le dessus. Le calcul mental fait appel à des fonctions exécutives supérieures – logique, attention, raisonnement-, ce qui peut réactiver le cortex préfrontal et atténuer l’activité de l’amygdale.
Le calcul mental capte l’attention et détourne de la panique. Les crises de panique s’auto-alimentent : plus nous nous concentrons sur nos sensations, plus nous paniquons. Le calcul mental oblige à orienter volontairement l’attention ailleurs, ce qui brise un cercle vicieux.
C’est une ressource simple et disponible partout. Le calcul mental ne nécessite aucun outil ni préparation ; on peut en faire discrètement dans n’importe quel contexte, par exemple dans les transports, dans une file d’attente, au cœur d’une foule.
Le calcul mental favorise une forme de grounding (ancrage dans le présent). C’est une manière cognitive de “revenir dans l’ici et maintenant”, ce qui est particulièrement utile lorsque la panique donne l’impression de “perdre les pédales”.
Le calcul mental est une forme de double attention contrôlée. Il trouve sa place en tant que ressource dans la pratique de l’EMDR
En EMDR, la bascule attentionnelle entre le souvenir et le présent est au cœur du modèle. Le calcul mental, peut s’inscrire dans une logique de stimulation cognitive alternative pour désamorcer une montée émotionnelle. Si elle n’évoque pas le calcul mental, Francine Shapiro – à l’origine de l’EMDR – insiste sur l’importance de la stabilisation et du contrôle attentionnel.
Le calcul mental active des zones du cerveau qui sont associées au raisonnement et à la concentration. Il peut aider à calmer la partie du cerveau qui s’emballe pendant une crise de panique.





