La psychologie constructiviste – à laquelle j’adhère – considère que le soi est une construction continue. La façon dont une personne se perçoit malade, vieillissante ou en bonne santé dépend de récits qu’elle construit sur elle-même.
Il est donc dangereux de supposer que tous les membres d’une génération partagent la même perception d’eux-mêmes.
Depuis quand parle-t-on de générations ?
L’institut de sondage IFOP situe en 1965 la date où on a commencé à distinguer les générations avec une lettre de l’alphabet. Jane Deverson et Charles Hamblett, les journalistes du magazine lifestyle britannique « Woman’s Own », ont valorisé ces termes.
https://www.ifop.com/publication/generations-mais-dou-viennent-ces-appellations-gen-x-y-z-alpha/
La radio France Culture propose : « Selon certains, l’inventeur serait Douglas Coupland, avec son livre Génération X : Tales for an accelerated culture paru en 1991. Pour d’autres, ce seraient Charles Hamblett et Jane Deverson dans Generation X, publié le 1er janvier 1964 qui auraient inventé le terme, popularisé plus tard par Coupland. »
Qu’est-ce qu’une génération ?
Si notre âge nous situe à un moment donné, une génération nous situe dans une année de naissance.
Le Centre d’Observation de la Société nous en donne la définition la plus courante : « une génération regroupe plusieurs années, la « génération 68 » (en fait celle qui avait environ 20 ans à cette époque), par exemple. On change d’âge, mais pas de génération : l’âge est une photographie à un moment donné, la génération raconte une histoire, c’est un film. »
https://www.observationsociete.fr/definitions/age-et-generation-2/
C’est un peu court…
Si le psychologue admet que les générations se distinguent les unes des autres parce qu’elles sont associées à des situations ou des évènements historiques précis, cet étiquetage – s’il est pertinent pour les historiens et les sociologues – n’est pas satisfaisant pour lui.
L’individu est une personne unique. Chaque génération est composée d’individus très différents : origines sociales, cultures, expériences, croyances… Réduire une personne à son année de naissance gomme la complexité et la richesse de son parcours personnel.
Les catégories sont arbitraires. Définir des générations repose sur des constructions sociales discutables. Les bornes temporelles sont floues et varient selon les contextes, ce qui rend toute généralisation instable.
Les mutations sociales transcendent les générations. Les grands changements économiques, technologiques ou politiques affectent plusieurs générations en même temps. Les individus ne réagissent pas en bloc par âge, mais selon leurs capacités d’adaptation, leurs choix, leurs intérêts, leurs enjeux.
Le raisonnement par génération renforce les stéréotypes. Attribuer des traits fixes à une génération (par exemple, « les jeunes sont paresseux », « les vieux sont conservateurs ») renforce les préjugés et empêche de comprendre les dynamiques sociales et les adaptations individuelles.
Les cycles générationnels ne sont pas prédictifs. Imaginer que chaque génération va reproduire certains comportements c’est faire fi de l’imprévisibilité des événements historiques. Les crises économiques, guerres ou révolutions technologiques rendent toute continuité générationnelle incertaine.
Les attentes et les représentations varient à l’intérieur d’une même génération. Tous les patients n’ont pas la même perception de la santé, de la médecine ou de la douleur, même s’ils ont le même âge. Deux patients de 70 ans peuvent avoir des attitudes opposées : l’un peut être très méfiant envers l’allopathie et se tourner vers la médecine chinoise, l’autre peut être uniquement confiant dans la prescription de médicaments.
Les facteurs socio-économiques et culturels jouent un rôle majeur. L’accès aux soins, la compréhension des prescriptions, l’adhésion aux traitements dépendent fortement du niveau d’éducation, de la culture d’origine, de la situation économique. Le psychologue prend ces éléments en compte et sait qu’ils sont parfois bien plus déterminants que l’âge ou l’appartenance à une génération.
… c’est ce que nous enseigne l’histoire…
On parle d’une « génération 68 » révolutionnaire. Pourtant, tous les jeunes de l’époque ne soutenaient pas les manifestations ; certains restaient indifférents, voire hostiles. De même, certains adultes (professeurs, intellectuels) ont soutenu activement les mouvements étudiants. La fracture était plus idéologique que générationnelle.
Quand on évoque la Première Guerre mondiale, on fait souvent référence à une « génération sacrifiée » de jeunes soldats. Mais l’expérience de la guerre variait énormément : entre un paysan français, un ouvrier anglais, ou un officier prussien, les vécus et les interprétations du conflit différaient profondément.
On suppose que les jeunes sont naturellement à l’aise avec les technologies, et les plus âgés dépassés. Pourtant, de nombreux seniors ont adopté Internet avec enthousiasme et il existe des jeunes qui se montrent réticents ou critiques vis-à-vis de certaines innovations.
… et la littérature
Dans la pièce « Les Mains sales » de Jean-Paul Sartre (1948), l’auteur met en évidence les conflits idéologiques entre des membres d’un parti révolutionnaire. Le personnage principal, Hugo, est jeune mais profondément divisé. Ce conflit intérieur entre la quête de légitimité personnelle et la fidélité à une cause politique est un thème central de la pièce. Les choix d’Hugo ne reflètent pas une opposition « jeunes » contre « vieux », mais des divergences d’idéaux politiques.
Dans la mine de Montsou où d’Émile Zola situe l’action de « Germinal » (1885), toutes les générations sont unies dans la lutte ouvrière. Mais lorsque la Compagnie des Mines, arguant de la crise économique, décrète une baisse de salaire déguisée, elles n’ont pas toutes la même vision du combat. Certains mineurs prônent la résignation, d’autres sont radicaux. Des alliances se font selon les convictions, pas selon l’âge.
Les personnages centraux du roman « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier (1913), Augustin et Franz, 15 et 17 ans, sont dépeints avec un mélange d’idéal et de mélancolie. Mais chaque personnage évolue selon sa propre trajectoire. L’œuvre montre bien que même au sein d’une même génération, les aspirations individuelles divergent.
Et c’est ce que nous démontrent des psychologues renommés
Selon Jean Piaget (1896 – 1980), un biologiste, psychologue et épistémologue suisse, chaque individu construit ses propres schèmes cognitifs à partir de son interaction avec le monde. Deux patients du même âge et de la même génération peuvent avoir des structures mentales très différentes parce qu’ils ont vécu des expériences personnelles uniques. Selon lui, un jeune adulte de 25 ans ayant grandi dans un milieu rural et un autre ayant grandi en milieu urbain auront des schémas d’interprétation du stress ou de la maladie radicalement différents.
Pour Lev Semionovitch Vygotski (1896 – 1934), un psychologue russe, c’est l’expérience vécue et la médiation sociale qui façonnent la manière dont les individus pensent et agissent. Ce n’est pas l’âge biologique ou la génération qui détermine la compréhension du monde, mais bien les interactions sociales et culturelles. Selon ce spécialiste de la psychologie constructiviste sociale, deux personnes nées la même année, l’une ayant été confrontée à une guerre et l’autre non, auront des réactions psychologiques différentes face à l’incertitude ou au danger.
Jerome Seymour Bruner (1915 – 2016), un psychologue états-unien, évoque la plasticité cognitive et insiste sur la capacité de chacun à reconstruire ses représentations tout au long de la vie. Selon lui, même des patients âgés, souvent enfermés dans l’étiquette de « génération résistante au changement », peuvent parfaitement modifier leur rapport à la santé ou au traitement, en étant éventuellement accompagnés. Un patient de 70 ans peut apprendre à utiliser des outils numériques pour suivre son traitement, contrairement à l’idée reçue selon laquelle « les personnes âgées n’aiment pas la technologie ».
Un raisonnement générationnel – approprié pour un historien ou un sociologue -peut conduire un thérapeute à des erreurs de diagnostic ou à des maladresses en termes de communication. Il aura du mal à construire une relation de confiance. En pensant « les jeunes sont comme ci », « les vieux sont comme ça », le thérapeute risque de ne pas entendre les plaintes spécifiques du patient, de mal adapter le plan de traitement, d’adopter une communication inadaptée.
Toute relation de soin est individualisée. La pratique d’un thérapeute repose sur l’écoute, l’adaptation et la personnalisation.





